les jeunes du village le voyaient arriver, zigzaguant sur "son flandria", mèèèèp mèèèèèpmèèp, le casque bol posé de guingois sur le béret, les "oreilles" en cuir, jamais attachées, dressées à l'horizontale par le vent de la course. "tiens voilà bourguiba !" et ils se marraient.
il faisait la gueule en s'approchant du bar. il savait comment on l'appelait. il était saoul, comme toujours, l'odeur aigre du vin suait à travers ses trois ou quatre pulls et sa veste bleue de "la régie", mélangée à celle de ses moutons. j'avais peur qu'il leur fasse la concession d'un sourire, qu'il s'abaisse à la meute. mais il avancait, le cou un peu tordu, penché en avant d'avoir trop porté. il bougonnait des injures et tenait son rôle, j'étais fière de lui. j'allais l'embrasser, j'étais la jolie fille de la ville, les garçons se taisaient.
il en faisait toujours trop, les mains un peu baladeuses, je le rembarrais, toujours les mêmes mots, que j'ai oubliés aujourd'hui. j'aimais l'intelligence de ses yeux bleus, je le trouvais beau, je crois que j'étais la seule.
enfant, chez lui, j'étais arrivée en pleine crise de violence, sa femme me faisait signe de repartir, c'était la première fois que je voyais un homme saoul. il tenait un chat par la queue, quand il m'a vue, il a fait tourner le chat, de grands moulinets, et le chat est parti loin, sa queue lui est restée dans la main.
il parlait de la montagne, de ses courses au petit matin dans la brume, un agneau en travers des épaules. du casse croute au bord d'un lac tout noir. un poète pour toujours solitaire, pour toujours malheureux.
parfois je coupe mon pain à l'opinel, je mange un morceau de fromage avec ses gestes lents, je pense à lui.

le mois dernier, nous avons acheté une grange un peu au dessus, dans sa vallée,
mais il n'était plus là.