il me dit que je suis en colère depuis 40 années. je le sais, je suis née en colère. il me demande d'attribuer un rôle à chacun des membres de ma famille. il me dit et toi ? tu joues dans la partie, pourtant tu ne te définis pas. je lui réponds que je suis l'arlésienne. comme dans une pièce surannée, je suis celle qui est absente, qui bouche les trous, qui dépanne dans les crises, dont on envie les choix parfois et qui dérange le jeu. je n'ai pas de nom. que des surnoms. comme l'arlésienne. mon nom sert juste à me faire engeuler. je suis l'arlésienne lorsque je les fuis, que je suis suffisamment loin d'eux pour savoir que je leur manque. et pourtant leur manquer ne m'intéresse pas, moi. je vis sans eux. mon rôle est d'être en creux, souple dans leurs bosses. et puis d'éclater pour qu'ils respirent. d'eux, je ne sais pas jusqu'où j'existe, où je commence. ce qui est à moi vraiment à moi. celle que je suis ne les interresse pas. il me dit que je me trompe.
je lui dis que notre histoire à nous est si différente pour moi, parce qu'elle a commencé dans la confiance. que pour les autres j'aurais pu tuer s'ils avaient cessé d'être à moi-inconcevable. mais que je ne sais pas me battre, défendre mon espace, que je les quitte toujours juste avant de mourir parce qu'il faut que l'amour bouge encore dans mon ventre pour que je puisse partir. je vois de la douleur dans ses yeux, il doute de notre amour trop différent et je n'aime pas ça. je sais cet homme en dehors de mes ornières, inconnu comme une autre planète, qui se retient de m'envahir et m'oblige à définir mes frontières. ce respect de ce que je suis, c'est aussi de l'amour et je ne comprends pas toujours. je ne souffre pas assez. j'ai peur de lire la déception dans ce regard d'entomologiste. ce regard étonné lorsque je pète les plombs. comme s'il redécouvrait, chaque fois, qu'il vit avec un volcan. et je suis fatiguée de cette colère comme d'une armoirie déshonorée, un pied bot, un vieux truc fin de race. la marque de fabrique. faut vraiment que je grandisse là.