en ce moment, on me fait découvrir saint mich' la nuit. comme un cadeau.
je retrouve mes visionnaires, mes affreux bandits à la petite semaine, les petits dealers à deux balles, les restaux jusqu'à pas d'heure où on peut fumer, parce qu'on est entre nous. nous ? parce que si on est là, c'est que. l'herbe sur et re et sur coupée de la "tiens prends t'es mon pote" qui vous fait pas même marrer, juste la bouche pâteuse pour le prochain petit rhum.
c'est pas le Bordeaux des bobos. c'est celui des pauvres au cheveu rare, des artistes et des paumés de la life. de la cuite à pas cher. du sexe au bord des lèvres.
cette fille en colère qui s'occupe de gamins en danger, belle à l'apéro, se creuse au fil des heures. son visage maigrit, les cernes. elle a des marques bleues autour du cou. "le serveur; avant hier il a dragué ma copine, elle en voulait pas, je l'ai pourri, il m'a étranglée derrière la tour c'est un fou". elle crache sur lui depuis des heures, mais elle reste. il la sert sans la regarder. on me glisse à l'oreille "c'est une psychopathe". le serveur, il a une gueule à la Chagall, il est prof d'économie dans la journée.
une blonde devant le restau coupe les cheveux avec les ciseaux de la cuisine. elle s'applique, ses gestes sont purs. je suis assise sur le capot d'une voiture, les pieds sur le pare choc d'une deuche jaune. je cherche des chauves. j'en ai une belle collec, c'est pour ma bd.

un grand type veut qu'on lui laisse casser la gueule à sa gonzesse. il fracasse des bouteilles et mord la patronne, elle s'en fout, elle lui montre ses seins, "je suis béarnaise moi". cavalcade. elle fait sortir la fille. l'Homme coince le type devant la porte pendant qu'elle s'en va au bras d'un autre. l'Homme va provoquer le type tout le reste de la soirée, "ils vont se friter". ma pote intervient. l'Homme a sa voix blanche et les yeux méchants. à la fin l'autre jurera que l'Homme est son meilleur ami. lui, dira juste "c'est un con".

plusieurs fois je croise le regard d'une adorable gamine, elle tourne et retourne, elle se rapproche. elle me tend un mégot. elle peut pas s'empêcher de débarrasser tout ce qui traine sur la table. je lui dis "c'est un toc", elle me dit "non pas ça, c'est rien, c'est juste que j'ai peur, après ça va mieux". je demande une éponge à l'étrangleur, elle a les yeux qui brillent.
elle me parle d'elle, elle me fait parler de moi, je ne sais plus. elle dit qu'elle va jouer bientôt, au théâtre, le 26 juin "le 26 juin est ce que tu viendras me voir ?". et ça me fait sourire. le théâtre. je suis guérie même plus peur. envie de la croquer. elle me demande mon numéro. je le lui donne, ses yeux s'éteignent, elle croit que je la balade. mon numéro est trop facile, tous ces chiffres pareils, y a longtemps on m'avait donné à choisir. je la détrompe pas, l'Homme est là, nerveux, contre la porte avec l'autre taré. pas de connerie, pas faire mal.

on la raccompagne jusqu'à chez elle en tanguant, la nuit est pleine.

je suis bien.